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On se plaint très souvent de ce que les repas en famille soient troublés par la mauvaise tenue et les polissonneries des enfants et, corollaire inévitable, par les emportements du père de famille. Cela tient avant tout, me semble-t-il, au fait que l'on ne comprend pas assez le rôle de ces repas dans l'éducation de ceux qui y participent.
La table familiale n'est pas simplement une planche maintenue au niveau convenable par quatre pieds, sur laquelle on pose des assiettes, des couteaux, des fourchettes, des cuillères et des plats, et devant laquelle on peut s'asseoir trois fois par jour pour absorber une certaine quantité d'aliments. On ne se place pas en famille autour de cette table uniquement parce qu'il est plus commode et plus expéditif pour la mère de servir tout le monde en même temps plutôt que de nourrir chacun séparément quand bon lui semble.
En réalité, les repas pris en commun devraient être une aimable petite cérémonie, une réunion de famille et un symbole d'intimité. Il n'y a peut-être pas de circonstances dans la vie du foyer qui donnent autant que le repas familial, une occasion aussi simple et aussi douce de se rencontrer tranquillement, de passer ensemble un moment agréable, de sentir qu'on est solidaire les uns des autres, de se dire les choses les plus gentilles auxquelles on pense et de resserrer les liens d'affection et de tendresse.
En d'autres termes, on ne se voit pas, on ne se groupe pas seulement pour se nourrir, mais pour se rencontrer, se serrer les coudes et, autant que possible, pour se réjouir ensemble.
Il découle de ce caractère particulier du repas familial un ensemble de courtoises obligations et de règles qu'il ne faut pas oublier si l'on désire que les moments passés ensemble au cours de la journée apportent tous les avantages et les bienfaits qu'on peut en attendre.
D'abord, chacun devrait s'ingénier par tous les moyens à prendre ce repas sans hâte et sans souci. Nous savons tous par expérience que ce n'est pas toujours possible, mais il faut tendre vers cet idéal qui finira par se réaliser. Il faut que chaque membre de la famille, sans exception, se conduise de telle façon que tous les autres puissent se plaire à table, être heureux de retrouver ceux qu'ils aiment et qu'ils n'ont pas vus depuis des heures et dont ils vont être séparés par les occupations diverses de la journée ou le repos de la nuit.
La première caractéristique de ces repas en famille devrait être la sérénité. Personne n'a le droit d'y apporter ses soucis, ses préoccupations, ses inquiétudes, de parler d'un estomac récalcitrant, d'un rhumatisme lancinant ou d'une douloureuse rage de dents. Ces sujets de conversation confèrent aux victimes de ces maux si courants, quelque dignes de pitié qu'ils soient, un espèce de priorité qui risque d'accaparer l'attention affectueuse de tous sur un seul lorsque chacun a vraiment besoin de recevoir pour lui-même et d'offrir en échange à tous les autres une mesure débordante de tendre sollicitude.
Par égard pour autrui, chacun s'efforcera aussi de se présenter à table dans une tenue propre et correcte, quoique sans recherche et avec ce léger abandon qui distingue le repas de famille d'un repas mondain. Les cheveux seront peignés, les mains bien lavées, les ongles nets, les vêtements en ordre.
C'est au père en premier lieu qu'il incombe de respecter lui-même et de faire respecter ces quelques règles. Ce devoir s'impose aussi à la mère, mais elle a moins de temps pour s'en acquitter, occupée comme elle l'est à assurer la succession des plats et à veiller sur l'assiette de chacun. C'est donc bien le père qui pourra donner le ton et assurer pas son aimable et ferme autorité l'ordre qui doit être respecté.
Le fait de se trouver dans l'intimité n'est pas une raison valable pour s'affranchir des règles habituelles du savoir-vivre. Sans doute, on y mettra moins d'ostentation et on affichera moins de retenue ; mais de quel droit, je vous le demande, traiterait-on ceux qu'on aime le plus au monde avec moins de courtoisie et d'égards que les étrangers que l'on reçoit à l'occasion ? Par exemple, s'il arrivait à l'un des membres de la famille de se présenter avec quelques minutes de retard, il serait tout naturel qu'il s'excusât auprès de tous. Personne non plus, sauf le très jeune enfant qui n'a pas encore pu tout apprendre, ne devrait étaler ses coudes sur la table ou cacher ses mains en dessous.
On devrait apprendre le plus tôt possible aux enfants à se servir eux-mêmes en attendant, bien sûr, la permission nécessaire. La mère de famille en sera quelque peu soulagée, du moins à partir du moment où l'enfant saura s'y prendre d'une façon discrète et expéditive. En même temps, chacun aura appris à se discipliner et à ne pas prendre dans le plat un autre morceau que celui qui se trouve devant lui, quelle que soit sa valeur ou sa qualité, à moins qu'un choix ne s'impose en raison de l'âge ou de la santé.
Aussi bien que dans le grand monde, on évitera de couper son pain au couteau, de porter le couteau lui-même à la bouche, de couper d'avance l'ensemble de tout ce qui doit être coupé, de nettoyer le fond d'une assiette avec une bouchée de pain tenue au bout de ses doigts, de boire sans s'être au préalable essuyé les lèvres, de laisser des aliments dans une assiette ou de la boisson autre que de l'eau dans les verres. Ce sont de petites choses mais qui ont toutes leur signification et qui dénotent chez celui qui les évite le souci d'être agréable à ceux qui l'entourent.
Autrefois, dans les familles rigides et soucieuses de l'étiquette, on interdisait aux enfants de parler à table sans avoir été interrogés. On s'est bien relâché sur ce point, mais avec raison me semble-t-il, pourvu qu'on ne parle pas tous à la fois et qu'on ne coupe la parole à personne. Au cours de ces conversations, on bannira l'usage de l'argot, gardant certains mots familiers qu'on éviterait dans une brillante société.
Quoiqu'il ne soit pas admis, en principe, de s'attarder à des considérations culinaires à propos des mets placés sur la table, il sera bon, en famille, d'y faire de discrètes allusions et de féliciter celle qui a mis tant de soin et de dévouement à les préparer pour ceux qu'elle aime. Ceux qui manquent momentanément d'appétit feront bien d'user de discrétion sur ce chapitre, et surtout de ne pas faire une moue dédaigneuse devant les plats qui ne leur plaisent pas.
Je crois utile enfin de rappeler et de donner en exemple la touchante habitude des enfants nordiques de s'approcher de leurs parents dès qu'ils sortent de table pour les remercier du bon repas qu'ils viennent de prendre.
Voici enfin quelques règles qui seront respectées avantageusement, en particulier lorsqu'il y a de très jeunes enfants à table : 1. Servez les repas à heures régulières 2. Faites régner une atmosphère de calme, de détente, de bonne humeur. 3. Évitez toute discussion à propos des aliments. Pas de menace, d'ordres péremptoires, de supplications, de récompenses ou de châtiments. On ne paraîtra jamais irrité, énervé ou obsédé devant les refus obstinés ; on aura même l'air de ne pas s'en apercevoir. Bien des enfants, en effet, font des "histoires" à table pour attirer l'attention sur eux et montrent qu'ils sont capables à eux seuls de troubler le repas d'une demi-douzaine de personnes. Donc pas d'histoires, ni d'éclats. Quand l'enfant ne veut pas manger, il n'a rien jusqu'au repas suivant. 4. Ne permettez pas à l'enfant de prendre un jouet à table. On est à table pour manger, c'est tout. Ne le distrayez pas pour lui faire avaler quelques cuillerées à la faveur d'un instant d'inattention. Ces procédés font plus de mal que de bien. 5. Ne donnez jamais l'exemple du refus d'aliment. Si papa déclare que tel plat est mauvais ou ne lui convient pas, pourquoi l'enfant n'aurait-il pas le droit d'en faire autant ? 6. Enfin, limitez la durée d'un repas d'une manière raisonnable. Ni hâte, ni lenteur. Trente minutes matin et soir, quarante-cinq minutes à midi doivent suffire, mais sont nécessaires pour assurer une mastication convenable. au delà de ce temps, chacun sort de table... même si l'on n'est pas encore arrivé au dessert.
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